Le pain qui chante : cinquante ans de villages et de fourneaux

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Parmi ces figures, un nom revient souvent : Jeannot Arcangély, boulanger et livreur infatigable, dont la tournée a nourri des générations de villages. Aujourd’hui, on parle de circuits courts et de produits locaux comme d’une nouveauté. Pourtant, dans les villages de la Barousse, cela existait déjà il y a plus de soixante-dix ans. Autrefois, chaque village possédait son four communal. Les habitants y faisaient cuire leur pain eux-mêmes. Puis les habitudes ont changé : on s’est regroupé autour d’un boulanger, jusqu’au jour où la personne chargée du four a disparu… Et avec elle une tradition.

C’est là qu’intervenaient les boulangers livreurs, véritables aventuriers de la miche. Dans les années 1950, Jeannot Arcangély sillonnait déjà la vallée avec son van. Il avait commencé vers 1952-1954, à une époque où le pain se payait parfois… en blé. Le tarif était clair : 100 kg de blé contre 80 kg de pain.

Le dimanche, la tournée commençait parfois par la collecte des sacs de blé dans les villages. À quatorze ans, j’accompagnais mon père. On chargeait les sacs, parfois posés dans les endroits les plus improbables. À Binos, par exemple, Monsieur Ousteau les avait installés… sur le saloir. Moi, fier comme un coq, je choisis un sac blanc rayé de bleu. Résultat : 132 kg sur les épaules. À cet âge-là, on ne doutait de rien — et surtout pas de sa force.

Mes grands-parents, d’origine italienne, étaient arrivés à Marseille en 1904. Mon père, né à Sost en 1909 dans une famille de sept enfants, devint boulanger à 17 ans après son certificat d’études. Après quelques expériences dans le Sud, il travailla à Saint-Gaudens où il rencontra ma mère. En 1934, ils reprirent une boulangerie à Couret, où je suis né.

La suite, c’est une histoire de farine, de camions et de nuits trop courtes. En 1956, à vingt ans, je me lançai dans les tournées en Barousse : trente-cinq villages à livrer. Esbareich, Cazarilh, Ourde, Ferrère, les Frontignes… Je sautais du camion, déposais le pain près de la boîte aux lettres et repartais aussitôt. Le week-end, j’ajoutais 400 journaux à la livraison.

À l’époque, la boulangerie tournait à plein régime : jusqu’à 400 quintaux de farine par mois l’été. Deux hommes au four, deux à la panification. Moi, je dormais deux heures par nuit — un record de sieste professionnelle — un peu d’eau sur le visage et c’était reparti.

Dans les villages, le pain était plus qu’un aliment. Je klaxonnais pour annoncer l’arrivée et les habitants sortaient discuter. Les clients finissaient par devenir des amis, surtout quand on les livrait pendant cinquante ans.

Et puis il y avait cette chose magique : le pain qui chante. Quand il refroidit, la croûte craque doucement. Dans le silence du matin, c’est presque une musique.

Aujourd’hui encore, certains anciens jurent reconnaître ce son. Peut-être parce qu’il raconte, mieux que n’importe quel livre, l’histoire simple et chaleureuse des campagnes.



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